• Ana Teresa Fernández, Borrando la Frontera, 2016. Photo: Ana Teresa Fernández
  • Ana Teresa Fernández, Borrando la Frontera, 2016. Photo: Ana Teresa Fernández
  • Ana Teresa Fernández, Borrando la Frontera, 2016. Photo: Ana Teresa Fernández
  • Ana Teresa Fernández, Borrando la Frontera, 2016. Photo: Kristen Brown
  • Ana Teresa Fernández, Borrando la Frontera, 2016. Photo: Ana Teresa Fernández
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Ana Teresa Fernández efface la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique

Œuvres - 20/01/2017 - Article : Matthew Harrison Tedford

L’extrémité nord-ouest du Mexique est un lieu un peu particulier. C’est à la fois un lieu ultra-militarisé et chargé d’optimisme. L’élément géographique le plus important, l’océan pacifique, est balafré par le deuxième élément le plus important, la barrière qui marque la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis et qui s’enfonce sur quelques mètres dans l’océan. Sur les Playas de Tijuana, le grillage est assez rudimentaire, mais quelques kilomètres plus loin, il se transforme en un mur fortifié menaçant, équipé de projecteurs et de fils barbelés. Mais même à l’extrémité ouest de la frontière, là où elle semble encore franchissable, j’ai eu l’impression de probablement me trouver à l’un des endroits les plus surveillés de la planète. Sans aucun doute, il y avait, du côté nord de la frontière, des hommes et des femmes épiant nos moindres mouvements, peut-être même écoutaient-ils nos conversations. Le Friendship Park (qui, de façon orwellienne signifie « parc de l’amitié »), situé du côté américain, est historiquement un lieu de rencontre pour les familles séparées par la frontière et qui peuvent, à travers le grillage, entrelacer leurs doigts et passer une journée ensemble. Mais l’installation d’une nouvelle barrière a fortement restreint l’accès même à cette once d’humanité.

Même au sein de cet environnement dystopique, on trouve une certaine douceur sur les Playas. Une plaque, dans l’ombre du grillage, indique fièrement le point le plus au nord de la zone non-nucléaire de l’Amérique latine, comme le stipule le Traité de Tlatelolco de 1967. Comme le mur de Berlin dans le passé, une grande partie de la façade sud de la barrière a été transformée en fresque. Ces images et ces mots sont tour à tour provocateurs, mélancoliques et prometteurs d’un futur plus juste.

Au bord de l’eau, la barrière consiste en une série de barres d’acier enfoncées dans le sable. Sans le grillage installé côté nord, un enfant pourrait se faufiler au travers. En 2011, l’artiste Ana Teresa Fernández, qui réside à San Francisco mais qui est originaire de Tampico, a utilisé cette portion de la frontière pour réaliser Borrando la Frontera (Effacer la frontière). En choisissant un coloris de peinture assorti au ciel californien, elle a peint la barrière, avec l’aide de bénévoles, sur une étendue de 10 mètres et, par un effet d’optique, l’a fait « disparaître ». En décembre 2016, Fernández a élargi le « trou » de 10 mètres supplémentaires.

Fernández a réalisé plusieurs projets similaires le long de la frontière, à Mexicali, Nogales, Agua Prieta, et Ciudad Juarez. Mais c’est à Tijuana que l’illusion d’optique semble être la plus forte. La barrière est un mur continu à certains endroits. A d’autres, elle est plus fragmentée. A Tijuana, la rencontre entre la mer, le ciel et la peinture crée une image incroyable. Vu de certains angles et à une certaine distance, on a véritablement l’impression de voir un trou dans la barrière. Si un jour celle-ci venait à être abattue, le premier jour de démolition pourrait bien offrir cette vision.

Un chemin en bois a été installé perpendiculairement à la frontière. En regardant vers le sud, on pourrait se croire sur n’importe quelle plage de Californie, Baja ou Alta. Le front de mer est peuplé de cafés et de pizzerias. Il y a un restaurant en forme de bateau de pirate. Les enfants font la roue dans le sable et tout le monde semble promener un chien. Le mot qui me vient à l’esprit pour décrire cet endroit est « normal ». Ayant grandi dans une ville côtière de Californie du sud, tout cela me semblait normal. Je me sentais presque chez moi. Le rideau noir tranchant l’horizon symbolise la différence qui me sépare de ces promeneurs et de ces enfants.

J’ai pour ma part le privilège de circuler comme je l’entends, de regarder des œuvres d’art, de prendre un expresso, un bon repas, et de rejoindre ma famille au nord de la frontière pour le dîner. Cette hospitalité du gouvernement mexicain n’est pas réciproque. Les mexicains désirant passer un après-midi à San Diego doivent faire une demande de visa coûteuse et difficile à obtenir. Ils doivent convaincre les autorités américaines que leur vie au Mexique leur est précieuse et fournir relevés bancaires, fiches de paye et diplômes.

Borrando la Frontera offre un sursis, même s’il n’est que conceptuel et poétique, de la bureaucratie et des agents qui, à la frontière, séparent les familles et rendent les vies difficiles. A travers le grillage, on peut apercevoir une rue menant directement au centre ville de San Diego. Pour ceux qui vivent à proximité de la frontière, celle-ci devient une partie familière du paysage. De grands axes routiers et des autoroutes la longent à Tijuana, El Paso et Ciudad Juarez. Dans le centre ville de Calexico, en Californie, certaines rues s’arrêtent brutalement à la frontière. Borrando la Frontera défie la normalité, de manière simple mais puissante. L’effacement suggère la question « Et si tout cela n’existait pas ? »

Originaire du nord de la frontière, je ne peux qu’interpréter cette œuvre de façon très limitée. Les Playas ne sont pas proches des quartiers les plus fréquentés par les touristes américains, et j’imagine que la majorité de ceux qui voient Borrando la Frontera sont mexicains. Je l’ai vu le lendemain de Noël, et l’œuvre avait attiré une petite foule. La barrière, tout particulièrement la portion peinte en bleu, était une sorte d’attraction. Les familles sur la plage prenaient des photos; quelques jeunes hommes sont montés sur le mur pour prendre la pose, provocant les applaudissements et les rires de leurs amis. Ces activités sont un peu mondaines, mais quand on considère ce que représente la barrière—l’isolation, la traite d’êtres humains, la déshumanisation— ces actes ludiques ou tout simplement l’attention que suscite cette œuvre deviennent des actes provocateurs. Pour ceux qui viennent des deux côtés de la frontière et qui rêvent d’un futur sans frontière, Borrando la Frontera est un rappel constant de ce futur et des possibilités et des promesses qu’il pourrait offrir.

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