Penché dans le Vent — Andy Goldsworthy: entretien avec le réalisateur Thomas Riedelsheimer

Actualités - 06/03/2018 - Article : Barbara Fecchio, Mathilde Simian

À l’occasion de la sortie du deuxième film de Thomas Riedelsheimer sur le travail d’Andy Goldsworthy, Penché dans le Vent, Sculpture Nature a posé quelques questions au réalisateur sur sa rencontre avec l’artiste écossais, leur collaboration et la difficulté de capturer le temps qui passe et l’art qui se fait.

Sculpture Nature : En 2001, vous avez sorti Rivers and Tides, votre premier documentaire sur le travail d’Andy Goldsworthy. Grand succès auprès du public comme auprès de la critique et encore aujourd’hui référence pour tous les amateurs d’art, ce portrait fut pour nombre d’entre nous une première rencontre avec cet artiste phare et son procédé créatif unique—son approche de l’art, de la nature et de la vie. En mars prochain, dix-sept ans plus tard, va sortir Leaning into the Wind, un second opus sur Andy Goldsworthy. Pourquoi avez-vous décidé de réaliser un deuxième documentaire sur son travail ?
Thomas Riedelsheimer : Après avoir terminé Rivers and Tides, je n’ai pas vu Andy pendant au moins 13 ans. Il n’était pas complètement satisfait du film à l’époque, mais surtout ce n’est pas une personne qui aime particulièrement socialiser. Il y a quelques années, nous nous sommes enfin retrouvés en Ecosse et ça été une excellente expérience. Bien que nous n’ayons pas été en contact depuis longtemps, passer du temps avec lui m’a semblé très naturel, exaltant et immédiatement fascinant. J’ai réalisé que j’avais de nouvelles choses à dire sur cet artiste, et que j’en aurai sans doute toujours. Quelques semaines après ces retrouvailles, nous avons tous les deux reconnu que nous pensions à faire un autre film ensemble. Bien sûr, nous étions hésitants en raison de l’énorme succès de Rivers and Tides. Nous ne voulions pas faire une suite, le “retour” d’Andy Goldsworthy. Nous voulions un film nouveau, indépendant du premier, qui puisse être vu sans forcément connaître le précédent. Un film centré sur autre chose. On a mis longtemps pour finalement se jeter à l’eau.

ScNa : Andy Goldsworthy travaille avec des éléments de la nature—la glace, les rivières et les cours d’eau, les pierres, les feuilles, les branches et les brindilles—mais aussi avec le temps : son travail est éphémère, souvent intentionnellement voué à disparaître, en constante évolution. La magie de Rivers and Tides  vient de votre capacité, en temps que cinéaste, à vous soumettre à ce procédé créatif, à l’imiter, en quelque sorte, et à, de fait, non seulement parvenir à montrer mais également à nous faire ressentir comment l’art, la nature et le temps sont intimement liés dans l’art de Goldsworthy. Avez-vous abordé ce documentaire et le travail sur lequel il porte différemment ? Quel rapport y a-t-il entre les deux documentaires ? Pensez-vous que Penché dans le Vent est une « suite » ou est-ce un film indépendant de Rivers and Tides ?
TR : J’espère que Penché dans le vent ne sera pas perçu comme une suite mais comme un film indépendant de Rivers and Tides. Evidemment il y a de nombreux liens. Andy est toujours Andy. Les gens ne changent pas radicalement en 15 ans. J’ai donc cherché à mettre l’accent sur quelque chose de différent. Alors que dans Rivers and Tides Andy est représenté quasiment seul, face aux forces de la nature et travaillant principalement sur des œuvres éphémères et délicates, ce nouveau film se penche sur son côté social, son rapport aux autres, à son équipe, travaillant sur de grands projets qui requièrent aussi une logistique, une machinerie, et sur des œuvres qu’on pourrait considérer comme permanentes. Il a d’autre part commencé à utiliser son corps dans son art et à donc y intégrer une qualité performative, rendant son travail plus mobile qu’auparavant. J’ai trouvé cela très intéressant. Et enfin, avec Holly, sa fille, qui travaille pour lui, et mon fils Felix, qui travaille avec moi, nous avons réalisé combien le fil du temps était devenu palpable et cela est devenu un autre de nos sujets de prédilection.

ScNa : Penché dans le vent nous permet de découvrir plusieurs projets récents d’Andy Goldsworthy de par le monde (Ecosse, France, Etats-Unis…), parmi lesquels certains sont éphémères (comme ses œuvres avec des pétales dans les rues ou sur les rivières), et d’autres sont encore visibles (comme ses fameux cairns). Comment  avez-vous sélectionné les projets figurant dans le documentaire ? Ce choix a-t-il été fait en collaboration avec l’artiste ?
TR : 
J’étais bien entendu heureux de discuter avec Andy des projets qui feraient partie du film. Il regorge d’idées et est toujours désireux d’essayer quelque chose de nouveau. Pour les œuvres éphémères, c’est arrivé de manière assez spontanée. Pour moi, il était important de garder cette approche fraîche et improvisée. Comme quand Andy secoue l’arbre au pollen jaune. Mais nous voulions également des projets impliquant des machineries et la profonde matérialité de la pierre. Certains des projets d’Andy creusent profondément la terre, vont sous la surface, et il s’en émane une certaine « obscurité ». Nous voulions montrer ce contraste.

ScNa : Combien de temps avez-vous mis pour collecter les prises de vue ? Comment avez-vous travaillé avec Andy Goldsworthy pendant cette période ? A quel degré était-il impliqué dans la post-production ?
TR : Andy n’est pas intervenu dans la post-production. Je lui ai montré le film à Edinbourg quand il était déjà quasiment terminé. Pour moi, c’était un moment à la fois excitant et effrayant, mais tout s’est très bien passé. J’étais vraiment heureux qu’il ait aimé ce que j’avais fait. Tout ce que j’avais collecté au cours de trois années… J’ai commencé à filmer alors que nous n’avions pas encore de projet défini. Je fais toujours ça. Une fois que je m’intéresse à quelque chose, je me déplace partout avec une caméra et commence à filmer. Cela m’aide à me mettre dans le bain et à vraiment comprendre ce que je recherche.

ScNa : Pour la bande son du documentaire, vous avez fait appel au musicien et compositeur Fred Frith, qui avait déjà composé la musique de Rivers and Tides. Pourquoi et comment avez-vous travaillé avec lui ? Quelle est la place de la musique et de la bande son dans le documentaire ? Lui avez-vous donné des instructions ou a-t-il travaillé indépendamment ?
TR : 
Depuis que j’ai travaillé avec la percussionniste Evelyn Glennie sur Touch the Sound, je considère la bande son et la musique comme une partie essentielle d’un film, et quand j’édite j’adore travailler sur le son. J’ai toujours eu du mal à imaginer une musique avec le travail d’Andy. Pour Rivers and Tides, rien ne me semblait adapté. Finalement, j’ai contacté Fred. La manière dont il percevait ces deux films et la façon dont il parlait de ses idées étaient vraiment convaincantes. C’est maintenant le troisième film que nous faisons ensemble. En gros, nous visionnons le premier montage ensemble, nous parlons des grandes idées. Puis il s’éclipse et va composer sa musique. Nous nous rencontrons à nouveau quelques semaines plus tard et on enregistre. C’est un moment fascinant parce que Fred garde une idée très précise de ce qu’il veut tout en ayant un talent exceptionnel pour l’improvisation. Il apporte des modifications sur place, tout en restant dans le flot créatif. Moi, je reste assis là, bouche bée, et je savoure ce qui se passe.

ScNa : Vous avez réalisé plusieurs documentaires sur des artistes et notamment sur des artistes qui travaillent avec des éléments naturels, paysages visuels et sonores : Garden in the Sea suit l’incroyable aventure de l’installation in situ de Cristina Iglesias dans la mer de Cortès ; dans Breathing Earth, vous explorez les sculptures de vent de Susumu Shingu, et dans Touch the Sound, vous vous penchez sur la façon dont Evelyn Glennie capture et interprète ce qui l’entoure à travers un autre moyen d’expression, un autre sens : le son et la musique. Qu’est-ce qui suscite votre intérêt dans ces approches ? Comment nourrissent-elles et influencent-elle votre propre pratique et votre propre vision ? Selon vous, qu’apporte le film, en tant que moyen d’expression, à ses rapport spécifiques au monde ?
TR : C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. Bien entendu, je suis très influencé par ce que je fais. Andy en particulier a vraiment changé ma façon de regarder le monde, et même ma perception du cinéma. Cette phrase, « le contrôle total peut tuer une œuvre (d’art) », me parle vraiment et s’applique également au cinéma. Et puis bien sûr, il y a tout le rapport à la nature : le mystère, la beauté et la magie de la nature. J’imagine que le cinéma en tant que moyen d’expression peut révéler cela. Il permet d’apporter une expérience sensuelle et émotionnelle plutôt qu’une explication. C’est du moins ce que j’essaye de faire. Je m’intéresse au grand écran, au cinéma comme lieu de séduction et de complicité. Et je suis bien sûr fasciné par les personnes qui choisissent l’art pour comprendre le monde et se comprendre eux-mêmes.

ScNa : Certaines installations d’Andy Goldsworthy, de par leur nature même, ne survivent qu’à travers une documentation : photos, vidéos, et textes. Paradoxalement, tout en filmant la nature fugace des interventions de l’artiste, vous leur permettez d’être vues alors qu’elles sont en cours de création et d’en garder une trace visible et durable. Vous défiez en quelque sorte cette fugacité et vous transformez donc l’œuvre. Si bien que l’on pourrait être tenté de dire que vos films font partie intégrante de l’œuvre de Goldsworthy et, plus précisément, que ses œuvres deviennent également les vôtres, une sorte de collaboration. Est-ce que vous êtes à l’aise avec cette idée ?
TR : C’est une belle idée. Je pense que le film est sans aucun doute une collaboration. Mais que ce soit bien clair : Andy n’a pas besoin de moi pour créer son art. Son art n’a pas besoin d’être filmé pour devenir art. En le filmant, nous le transformons en quelque chose de nouveau, qui implique de nouveaux intervenants : le média, moi, l’espace dans lequel le film est projeté, et le public. Un nouveau dialogue se crée, ce que j’aime beaucoup. Mais vivre l’instant où une ligne de feuilles vertes danse sur le flot d’un ruisseau, représentant ainsi le flot de la vie en cet instant et par ce mouvement précis, tout cela est incroyable et ne peut être enregistré. C’est un événement qui arrive dans l’instant et rien, pas même notre mémoire, ne peut le retenir sans le transformer en une simple interprétation. Pour reprendre les mots de René Magritte : « une image n’est pas réalité ».

Penché dans le vent- Andy Goldsworthy, un documentaire de Thomas Riedelsheimer, bande-son de Fred Frith, 97 minutes, Allemagne, 2016.
Sortie en salles : le 18 Juillet 2018

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