Cristina Iglesias
au Musée de Grenoble

Actualités - 26/07/2016 - Article : Olivier Gabrys

Par une chaude journée d’été, je pousse les portes du Musée de Grenoble, à la recherche  d’ombre, de fraîcheur. Le monde poétique de l’espagnole Cristina Iglesias m’accueille, pour un voyage doux, souvent immobile, dans des espaces variés, riches de profondeurs. Je plonge dans un univers foisonnant, sensuel, où se combinent mille transparences et légèretés, où rien n’est jamais brutal.
Le temps s’y écoule, se déploie. S’y maintient et s’assume en de fortes appropriations de l’espace.

J’entame le parcours des dix salles qui rassemblent des pièces produites au cours des quinze dernières années, par la découverte d’un aquarium, premier monde englouti, où dansent des poissons colorés, parmi des vestiges d’architecture sombre. Tout autour de moi sur le mur, des dessins préparatoires, instants figés de cet environnement mouvant. 

Les œuvres de Cristina Iglesias sont souvent monumentales, s’imposent au regard. Prêtes à affronter le temps, elles m’invitent, chacune à leur manière, à questionner mon rapport à la durée, à la chronologie, aux cycles.Invitation immédiate au dépaysement, celui d’un végétal oublié, d’une nature enfouie, dans nos villes de béton, elles inspirent tout autant ; elles m’aspirent dans une quête vertigineuse de profondeurs, de nuances.

Je me laisse guider par le bruit de l’eau, sa caresse, le lent travail de l’érosion. Ici, les empreintes des feuilles et des hautes herbes sont figées dans la résine, emprisonnées derrière un grillage de fer.
Là, les lettres, les mots d’un texte sont tissés dans le raphia, façonnés, moulés dans le grès, intégrés à l’œuvre dont ils constituent la matière ajourée. Les mots du texte fabriquent, par la main de l’artiste, des panneaux qui, assemblés, suspendus, construisent des volumes, un abri, des cellules, des chambres éphémères. La lumière les traverse et renouvelle sur le sol une interprétation supplémentaire des références littéraires.
Cristina Iglesias puise la substance littérale de ses œuvres autant dans des pages de science-fiction que dans les témoignages de la conquête de l’Amérique par les Espagnols au XVIe siècle.
Dalles d’ombres et d’écritures, superposées, où se perdent mes pas, comme pour remonter les siècles.
Le texte ouvragé, sublimé, tout à la fois habit et habitat.

Je suis, en même temps, dedans et dehors.
Au cœur de la pièce Pavillon suspendu [Un lieu de tempête silencieuse], (2014), les ombres reproduites, projetées sur mon corps, des caractères tressés m’habillent d’une couche subtile de poésie. Le texte se dépose à même ma peau, s’adapte à mes propres volumes. A moi d’en interpréter le sens.
L’univers de Cristina Iglesias questionne à la fois la vie intérieure, la lumière du tube, la mémoire individuelle, ce dont je me nourris.
Et le dehors, le commun, le partagé, cette nature et ce monde à préserver, à respecter, pour ne pas qu’ils nous ensevelissent.
Par des espaces de transit, des surfaces poreuses, le jeu des surfaces.
Un appel à l’échange, à l’étrange, par les sens, tous convoqués.

Les vasques des hauts puits se vident, puis se remplissent. A leur surface végétale, les reflets accueillent mon trouble.

De quel(s) monde(s) me parle-t-on ici?
De quelles mystérieuses civilisations est-il question, dans ces paysages construits par de hautes parois de résine et de poudre de bronze?
Les sociétés d’un passé révolu, oublié? Les traces des premières écritures, accumulées par strates? Je remonte le temps, vers ces tablettes d’ombres.
Les ondulations sinueuses d’un paradis perdu, aquatique ? Je m’y perds, y reviens, par la contemplation hypnotique des puits.
Les moraines métalliques de mondes fantastiques à hanter, à venir ? Lovecraft ne me semble jamais bien loin.
Les tressages, les cloisons, les parois ajourées dialoguent avec l’architecture du Musée, ses trouées de lumière, son miroir d’eau.
L’œuvre de Cristina Iglesias parle de et à nos empreintes, à nos mémoires, à nos imaginaires.

Elle place, dans une dernière salle, un pavillon/fontaine de cristal vert en dialogue et en perspective avec l’extérieur, ouvert sur le parc, la ville. On se sent bien ici, jamais prisonnier ou pris au piège, mais toujours effleuré, à la lisière d’un rêve éveillé. D’une conscience vibrante. De passage. J’aurais aimé y rester. J’aimerais y danser un jour.

Née en 1956 à Saint Sébastien, au pays basque, Cristina Iglesias est depuis vingt-cinq ans une figure incontournable de la sculpture contemporaine espagnole et demeure cependant méconnue en France. Formée tout d’abord à la chimie, puis à la sculpture, notamment à la Chelsea School of Art de Londres, elle représente l’art ibérique au niveau international.  Par  son approche de l’espace, d’une grande sensualité, elle concilie et imbrique, avec énormément de poésie, nature et architecture dans des constructions souvent monumentales qui investissent les espaces muséaux et des milieux naturels.

L’exposition est visible au Musée de Grenoble jusqu’au 31 juillet.

Musée de Grenoble
5, place Lavalette
38000 Grenoble
Tél : +33 04 76 63 44 44
museedegrenoble.fr
Le musée est ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h00 à 18h30
Fermé les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre

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