• Robert Irwin face à la construction de son installation permanente pour la fondation Chinati à Marfa, Texas. Photo © Alex Marks pour The New York Times. Via Kickstarter.
  • David Nash, Charred Wood and Green Moss, 1989, bois calciné, mousse verte, dimensions variables. Centre international d'art et du paysage, Île de Vassivière. Photo : André Morin
  • Erik Samakh, Graines de Lumière, 2003, techniques et dimensions variables, Centre international d'art et du paysage, Île de Vassivière. Photo © Marc Domage
  • Bernard Calet, Sans titre, 1990, granit jaune, granit noir poli, ciment, 70 x 380 x 380 cm, Centre international d'art et du paysage, Île de Vassivière. Photo : André Morin.
  • The Triumphs & Laments : A Project for Rome de William Kentridge. Photo © Carlotta Scognamiglio. Courtesy Tevereterno.
  • Illustration de l’installation de Sol Lewitt, 9 Towers, 2007. Courtesy Kivik Art Center.
  • Jean Tinguely, Le Cyclop. Vue de l'œuvre Le Cyclop, La Face aux miroirs. © Photo : Tadashi Ono.
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Vers un patrimoine participatif

Actualités - 05/04/2016 - Article : Mathilde Simian

La Fondation Chinati, située à Marfa, dans le désert du Texas, a annoncé la semaine dernière qu’elle avait gagné son pari : lever les 100 000 dollars (environ 88 000 euros) nécessaires à la finalisation de l’installation permanente de l’artiste américain Robert Irwin, dont l’ouverture au public est prévue cet été. La campagne de levée de fonds, mise en œuvre sur la plateforme de financement participatif Kickstarter, avait commencé il y a un mois et devait réunir au moins 75 000 dollars (environ 66 000 euros) d’ici le 1er avril 2016, ou tout l’argent promis serait rendu aux contributeurs.

Prise de conscience

La réalisation ou la restauration de projets artistiques à ciel ouvert de grande envergure semble se prêter tout particulièrement au mécénat populaire et autres appels aux dons : œuvres en extérieur, publiques, en milieu urbain ou rural, souvent produites spécifiquement pour le lieu de leur installation, elles ont avant tout vocation à s’inscrire dans un paysage, une communauté, un territoire. Pérennes ou au contraire vouées à disparaître, ces œuvres reflètent l’histoire d’un lieu, d’une population et touchent de près ceux qui en sont issus. Le financement participatif permettrait ainsi au public de prendre conscience de l’importance de son patrimoine culturel et de devenir partie prenante dans la création, la réalisation ou la préservation d’œuvres historiques ou contemporaines qui en font partie.
L’été dernier, le Centre International d’Art et du Paysage de Vassivière (CIAP), situé au cœur du Plateau de Millevaches et du Limousin, lançait une souscription pour la restauration de plusieurs œuvres phares du parc de sculptures de l’île, une collection de sculptures à ciel ouvert composée aujourd’hui de soixante-quatre œuvres implantées entre forêt, prairies et bord du lac, reflétant les grands mouvements de la sculpture contemporaine. L’aventure du « Bois de sculptures » commence en 1983 à l’initiative d’un groupe d’artistes et d’amateurs d’art de la région : ils invitent une douzaine d’artistes nationaux et internationaux à créer sur la pierre locale, le granit, lançant le principe d’un parc de sculptures contemporain, et organisent le premier Symposium de sculptures de granit en Limousin. Cet événement sera repris les années suivantes pour aboutir en 1987 aux premières démarches vers la création de l’institution que nous connaissons aujourd’hui.
Durant les années 90, suivant la construction du centre en 1991 par les architectes Aldo Rossi et Xavier Fabre, une dizaine d’artistes (dont David Nash, Bernard Calet, Roland Cognet et Per Barclay puis plus tard Erik Samakh) ont été invités à venir créer des œuvres spécifiques en lien avec l’environnement et l’histoire du territoire. Depuis leur installation, ces œuvres, dont la source croise l’histoire du lieu, se sont dégradées, principalement à cause des matériaux naturels employés. Le Centre a donc réalisé un état des lieux du parc afin de déterminer les installations dont la restauration était prioritaire. Cinq œuvres ont été identifiées : Charred Wood and Green Moss de David Nash, Sans titre de Bernard Calet, Moulage de Roland Cognet, Vannhus de Per Barclay et Graines de Lumière d’Erik Samakh.
Ces restaurations, qui seront mises en œuvre en collaboration avec les artistes, appellent des moyens financiers importants que le centre d’art ne peut réunir à lui seul. Il s’est donc associé aux Amis du Centre d’Art de Vassivière et à la Fondation du Patrimoine en Limousin, qui s’est impliquée depuis quelques années dans le domaine de la création artistique contemporaine afin de valoriser les savoir faire et enrichir le patrimoine local, pour concevoir une campagne de levée de fonds. Cette dernière a pour le moment levé 14 410 euros auprès de particuliers et de mécènes privés, soit 28 810 euros assurés puisque la Fondation du patrimoine s’est engagée à verser une somme équivalente à l’ensemble des fonds récoltés. « Notre objectif est de sensibiliser la population locale à ce patrimoine qui finalement leur appartient. Le parc de sculptures étant gratuit et accessible 24/24, c’est aussi ce qu’on découvre en premier lieu sur l’île. Il participe grandement à la promotion touristique du site à l’échelle régionale jusqu’à l’internationale », explique Guillaume Baudin, en charge de la coordination des expositions, de l’art public et des éditions au CIAP.

« Pierre par pierre »

En 2014, la foire d’art moderne et contemporain Art Basel s’associait à Kickstarter pour créer The Crowdfunding Initiative, une plateforme qui met en lien le public d’Art Basel et des projets d’art contemporain en recherche de financement, sélectionnés par un jury de professionnels et portés par des associations et institutions internationales à but non lucratif liées aux arts plastiques. Comme l’installation de Robert Irwin à la Fondation Chinati, la première œuvre d’art public de William Kentridge fait partie des projets sélectionnés : le mural de l’artiste sud-africain le long des rives du Tibre à Rome intitulé Triumphs and Laments – A Project for Rome, a atteint sur Kickstater l’objectif de 80 000 dollars (environ 70 000 euros) neuf jours avant la fin de l’appel et un mois avant le vernissage du projet. Longue de 550 mètres et pouvant atteindre jusqu’à 10 mètres de hauteur, cette fresque est constituée de soixantes figures emblématiques de l’histoire de la ville, de la mythologie romaine à nos jours, formant une procession de silhouettes entre le pont Sisto et le pont Mazzini. Cette fresque est vouée à disparaître avec le temps : ces figures sont en effet réalisées en décapant la patine des berges avec des nettoyeurs haute-pression et des pochoirs créés à partir des dessins de l’artiste.
Si le financement des projets de Irwin et Kentridge sont acquis, intégrés dans d’importantes campagnes de communication et soutenus par des institutions privées et publiques puissantes, celui d’une installation à ciel ouvert de l’artiste américain Sol LeWitt au Kivik Art Center, un centre d’art suédois consacré aux liens entre architecture et arts plastiques, a encore besoin de la générosité du public.
Le Kivik art center, situé dans le sud-est de la région de Skåne, sur la côte baltique, propose chaque année (ou presque) un nouveau pavillon qui combine art et architecture et dialogue avec le paysage exceptionnel dans lequel il s’inscrit, bénéficiant d’une implantation locale importante et de la coopération des industries de la région. Depuis 2007, le Kivik Pavilions Project a ainsi proposé sept installations-pavillons dont la collaboration entre l’architecte David Chipperfield et l’artiste Antony Gormley (A Sculpture For The Subjective Experience Of Architecture, 2008), est l’exemple le plus connu.
Conçue par LeWitt juste avant sa mort en 2007 et proposée au Kivik par le sculpteur américain et proche de LeWitt, Jene Highstein, selon un article du Art Newspaper, cette sculpture de cinq mètres de haut, intitulée 9 Towers, est composée de près de quatre mille blocs de ciment blanc, importés des États-Unis.
Sa mise en œuvre, initialement prévue l’été 2014, toujours selon l’article du Art Newspaper, a plusieurs fois été repoussée et fait l’objet d’une campagne de crowdfunding sur le site du Kivik où chacun est invité à acheter une ou plusieurs pierres de la sculpture, pour un montant de dix-sept euros chacune. Pour le moment, 2659 pierres ont été vendues. Si réalisée, cette installation serait la première œuvre monumentale pérenne de l’artiste en Scandinavie.

De nouveaux publics

À Milly-la-Forêt, en Seine-et-Marne, dans la forêt de Fontainebleau, Le Cyclop, une œuvre monumentale de 22,5 mètres de haut et de 350 tonnes d’acier, a été construite essentiellement à partir de matériaux de récupération (métal, bois, tessons de miroir et céramique) entre 1969 et 1994 par Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle en collaboration avec d’autres artistes parmi lesquels César, Arman, Jean-Pierre Raynaud, Larry Rivers, Jesus Rafael Soto et Daniel Spoerri.
Le Cyclop s’apparente à une tête sans corps, avec un œil unique qui scrute les alentours. Recouvert de milliers d’éclats de miroirs qui scintillent et réfléchissent les mouvements naturels des arbres et des nuages, Le Cyclop est en dialogue permanent avec la nature environnante. Après avoir fait l’objet d’une restauration partielle en 1996, sa Face aux Miroirs, altérée par le temps et les intempéries, nécessite à nouveau une restauration importante et urgente. L’œuvre ayant été donnée par Tinguely à l’État en 1987, le Centre national des arts plastiques (Cnap), responsable de la préservation des collections publiques, s’est mis à la recherche de mécènes afin de couvrir une partie des frais de restauration estimés aujourd’hui à près de 1,2 millions d’euros. Le Cnap s’est par ailleurs associé à MyMajorCompany avec l’objectif de lever sur internet 10 000 euros et de donner ainsi plus grande visibilité à l’œuvre et à la nécessité de sa restauration : œuvre participative dans laquelle de nombreux artistes se sont engagés pendant plus de 25 ans, il semblait naturel à Aurélie Lesous, Responsable des partenariats, du mécénat et de la médiation au Cnap, de faire appel à la participation du public. Plus de cent trente contributeurs ont répondu à cet appel en donnant près de 15 000 euros, prouvant l’intérêt du public pour cette œuvre unique. L’entreprise Saint Gobain, le Crédit Agricole d’Ile-de-France Mécénat et la Fondation du Crédit Agricole-Pays de France se sont depuis engagés à soutenir cette restauration qui n’a pas encore débuté – Saint Gobain à travers un mécénat en nature et compétence, le Crédit Agricole et le fonds de dotation Île de France à travers un soutien financier pour la restauration en elle-même et le projet pédagogique qui l’accompagne : un lycée de miroiterie du 19ème arrondissement de Paris serait en effet associé au travail des restaurateurs. En attendant la mise en œuvre de cette restauration, le Cyclop est ouvert au public, aux scolaires, et un programme gratuit d’expositions, de projections et de rencontres est proposé à tous d’avril à novembre, intitulé cette année : « La Clairière des possibles ».

Le financement participatif, s’il ne représente dans certains cas qu’une partie négligeable de montages financiers complexes faisant appel à de nombreux autres sources – fonds publics, mécénats privés ou d’entreprise, mécénats de compétence, techniques, etc. – s’intègre donc la plupart du temps dans une logique de communication plus large et à long terme, permettant d’une part de communiquer sur l’œuvre et le projet de manière différente, de tester son attractivité auprès du public, de toucher de potentiels mécènes au-delà de la campagne elle-même, et d’autre part de sensibiliser des publics différents. Dans un récent article du Mag de l’Admical, une association créée en 1979 développant le mécénat des entreprises et des entrepreneurs, Olivier Ibañez, conseiller mécénat-partenariats au Centre des Monuments Nationaux (CMN) expliquait au sujet du partenariat du CMN avec MyMajorCompagny : « La véritable valeur ajoutée de l’opération a été le gain de visibilité – surtout auprès d’un nouveau public, plus jeune et moins familier de ce type d’institutions qui cherchent à « dépoussiérer » leur image. » Lever des fonds certes, mais aussi et surtout permettre à un public jeune de s’approprier sa culture, d’en devenir acteur, et justifier dès lors l’existence-même de ce patrimoine et sa préservation pour les générations futures.

À l’heure de la révolution numérique, de la baisse des budget publics dédiés à la culture et de l’économie collaborative qui repose sur la communauté et le lien social, les artistes, institutions et collectivités ont donc trouvé d’autres moyens et d’autres publics pour faire exister et pérenniser leurs projets artistiques, tant financièrement que socialement.
Les œuvres à ciel ouvert ne sont ainsi qu’un exemple d’un mouvement bien plus large mais reflètent, comme l’explique Guillaume Baudin, « un autre rapport à un art ouvert et accessible pour tous qui participe plus largement à la promotion des pratiques contemporaines ».

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