Aller vers l’invisible.
Virginie Luc et ses Magiciennes

Œuvres - 14/03/2018 - Article : Corinne Crabos

Un format à l’italienne avec une couverte grise cartonnée, un gris doux sur lequel est imprimé sobrement le titre de l’ouvrage Les Magiciennes de la terre. L’œil est aimanté par un large bandeau où se déploie une photographie de Smoke and Mirrors (2010) de Ellie Davies. Et la main du lecteur d’ouvrir au plus vite le livre. Saluons l’intelligence et la délicatesse de ce savoir faire éditorial ! L’art de donner envie d’aller vers ce qui est encore invisible.

Cet art de rendre visible ce qui est invisible, c’est ce que vont faire Virginie Luc et « les dix-sept Magiciennes » convoquées dans cet ouvrage. Dix-sept artistes femmes nous proposent d’ouvrir les yeux sur cet immense livre qu’est la nature. Grand livre où le vivant s’écrit perpétuellement, se renouvelle sans cesse. « Les Magiciennes » très humaines écrivent aussi certains chapitres.

Virginie Luc consacre à chacune un texte-interview qui permet de comprendre leur recherche, son élaboration et son aboutissement. Juste ce qu’il faut pour appréhender le cahier photos de leurs réalisations et susciter la curiosité du lecteur et son désir d’aller plus loin.

Pour Virginie Luc, ces artistes ne participent pas de l’épopée du Land Art aux œuvres monumentales, vastes, qui sont peut-être encore un défi à la nature. Si elles interviennent dans la nature, leurs œuvres sont plus légères, faites de matériaux simples, plus éphémères, plus humbles peut-être comme chez Cornelia Konrads ou Miya Ando. Et même si une technologie sophistiquée est utilisée par Fujiko Nakaya pour créer ses nuages de brume, sa recherche est celle d’une expression poétique au plus près du lieu, de ses métamorphoses.

Elle nous montre que nombre d’entre elles font rentrer la nature dans leur atelier et ravivent par leurs travaux notre conscience de la fragilité, du précaire, de l’incertain comme Rei Naito dans son installation Emotions de croire (2017) mais aussi l’espérance après la catastrophe en plaçant une fleur dans de l’eau claire entre des flacons irradiés d’Hiroshima. Qu’elles raniment les côtés inquiétants, le rappel de la mort qui est le propre du vivant dont nous voulons nous éloigner, comme le font Claire Morgan dans Captive (2008), où une chouette hulotte rentre en collision avec le sol, ou Min-Jeong Seo dans To Live On (2005), où des roses sont artificiellement maintenues en vie dans des poches médicales. Qu’elles questionnent notre rapport au monde et notre implication dans sa disparition, comme Janet Laurence dans Birdsongs (2006) où sur deux immenses anneaux sont disposés des spécimens d’oiseaux avec une bande sonore de leurs chants. Et comme les forêts en carton d’Eva Jospin nous y entrainent, Virginie Luc souligne que l’ensemble de ces œuvres invitent au voyage intérieur. Elles essayent toutes de donner forme à quelque chose d’invisible.

Par ses textes et ses choix, Virginie Luc rend grâce à ces mots de l’artiste coréenne Su-Mei Tse « Être rendu à soi ».  Les Magiciennes de la terre et l’auteur nous y invitent en réactivant le regard et la pensée poétique du lecteur.

Virginie Luc, Les Magiciennes de la terre. L’art et la nature au féminin, Editions Ulmer, 160 pages, 120 illustrations, 2017.
Feuilleter un extrait > ICI 
www.virginieluc.com

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