• Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
  • Mark Manders, 
Tilted Head, 2015-18, 
Patinated bronze
 Courtesy the artist, Zeno X Gallery, Antwerp and Tanya Bonakdar Gallery New York / Los Angeles
 Photo: Jason Wyche, Courtesy of Public Art Fund, NY
pause 1/8 Photos

Mark Manders : Tilted Head

Actualités - 01/08/2019 - Article : Jonathan Goodman

L’artiste néerlandais Mark Manders, âgé d’un peu plus de 50 ans, présente une tête monumentale au nord de la petite place située à l’intersection de la 60ème Rue et la 5ème Avenue à New York. Manders a construit sa réputation en Europe ; en 2013, il représente les Pays-Bas à la Biennale de Venise. Cette œuvre est formidablement mystérieuse. Elle consiste en une tête androgyne, tranchée d’un tiers sur le côté droit ; la tête tronquée semble reposer sur plusieurs planches de bois couvertes d’un matériau ressemblant à une sorte d’argile dont est composée toute la sculpture (la sculpture est en fait moulée dans le bronze). Au dos de la tête, on peut voir ce qui ressemble à de l’argile, avec ses craquelures et ses bords rugueux séparant les masses irrégulières de matériaux. A la base du dos de la sculpture, deux chaises d’écoliers et deux valises, un peu plus petites que nature, ont été insérées dans la masse rugueuse de cette fausse argile. C’est une œuvre étrange, remarquable par son idiosyncrasie ainsi que par sa relation compliquée et pour le moins obscure avec l’un des lieux de rencontre les plus fréquentés de la ville. Le devant de la tête, le visage, est délicatement défini. Mais la coupure abrupte de la tête, ainsi que ces curieux supports et le dos rugueux, tout en matière, en font une œuvre d’un détachement agressif, dans une ville connue pour son impitoyable indifférence. Et peut-être est-ce là toute l’idée.

La sculpture publique contemporaine traverse actuellement une étrange période. On observe, en tout cas aux Etats-Unis, un effort concerté de démocratiser la culture, ce qui engendre une réticence à faire l’apothéose de quiconque n’est pas, de façon transparente, un martyr. Pour ce qui est de l’œuvre de Manders, nous sommes face à une personne totalement anonyme, de rang mais également de sexe indéterminés. Comment le public de Manders interprète-t-il une sculpture qui endosse une aura publique mais ne fait référence à personne en particulier ? N’y a-t-il rien de plus étrange ? L’intelligence créative qui transparaît dans l’œuvre fait référence à un style post-moderne dans lequel la création figurative rivalise, d’un point de vue thématique aussi bien que matériel, avec une prise de position historique. L’ancien et le nouveau s’entremêlent donc ici, tout comme l’argile, le matériau le plus ancien jamais utilisé pour la sculpture, devient bronze, un autre matériau très ancien utilisé pour l’art tridimensionnel mais appartenant aux métaux, et non à la terre. Comment sommes-nous sensés interpréter une sculpture qui est en partie réaliste, en partie abstraite (ou du moins non-formée), et en partie conceptuelle : les petites chaises et les valises semblent participer d’une tentative d’établir une autre réalité, intérieure, pour ne pas dire aliénée et aliénante, au sein d’un gestalt de tête traditionnelle ? Tout cela est bien étrange, mais une fois encore, peut-être est-ce là l’idée.

Placer une œuvre aussi compliquée au centre du midtown de New York, un lieu où se rencontrent commerces, tourisme, et même nature (Central Park), c’est risquer que l’art ne passe inaperçu ou qu’on lui manque de respect. Et effectivement, c’est bien le cas : quelqu’un avait laissé un verre en plastique à moitié plein sur la chaise insérée au dos de la Tilted Head de Manders. Ce type de mépris désinvolte mais délibéré semble tomber à point nommé dans le climat culturel actuel de New York, où l’art de qualité est dénigré au profit d’une scène bien plus crue. Quiconque se promène dans ce quartier se heurtera à l’anarchie de populations diverses et variées, friandes de ressentis immédiats, principalement sous la forme de nourriture et de boissons, plutôt qu’amatrices d’images sculpturales complexes aux références et aux implications obscures. Il se peut que Manders veuille jouer sur les deux tableaux : peut-être ressent-il la nécessité, pour un projet tel que celui-ci, de suggérer quelque chose se rapprochant de la grandeur ? Mais c’est en même temps un artiste qui travaille à une époque où la grandeur est clairement un désavantage esthétique et politique, déterminés que nous sommes à effacer tout privilège ou toute distinction historique. La notion même de se souvenir d’une personne semble donc impliquer un certain inconfort, une méfiance éthique visant la notion même d’accomplissement. C’est un contexte étrange pour créer de l’art, mais ce sont pourtant bien les circonstances culturelles actuelles de la pensée américaine.

En fait, il est difficile de placer Tilted Head à un niveau transcendant. Comme nous l’avons observé, le visage est sensible, beau même, mais son sexe est indéterminé. Et ces débris au dos de la tête, cette structure informe et ces ajouts insignifiants qui n’ont rien à voir avec la création de quelque chose de mémorable, viennent délibérément discréditer les notions de classe et la noblesse de l’histoire. Cela m’attriste de l’écrire, mais il s’agit ici d’un monument commémoratif de notre temps. Même si la tête est fragmentée au point d’en devenir une absurdité symptomatique, et même si nous n’avons aucune idée de son rôle public, son aura demeure neutre et de toute évidence indirecte. Peut-être Manders tient-il à créer un anti-monument, où la confusion thématique viendrait affaiblir la portée de l’œuvre. Il est impossible de placer ses impulsions créatives dans un contexte historique spécifique. Cela ne signifie pas seulement que la série d’événements que nous qualifions d’historiques puisse être perçue avec circonspection, puisqu’elle est abordée de cette façon ; mais cela indique également que toute tentative de commémorer un événement est politiquement, et même éthiquement, suspecte. Pourtant, en l’absence d’une mémoire soutenue par la sculpture, nous nous trouvons face à un vide, dans lequel un verre de soda en plastique vient embellir une sculpture qui n’a pas de sens.

Peut-on faire quoique ce soit pour effacer notre effacement de la mémoire ? Il y a longtemps que la culture américaine a intériorisé le cri de guerre des années 60, « Le personnel est politique ». Il semblerait que ceci s’avère être une grosse erreur : nous nous servons des imperfections de la vie privée des personnes publiques pour leur enlever leur pouvoir. Et ce au lieu de nous confronter aux prises de position publiques des personnes avec lesquelles nous sommes en désaccord. Du coup, les différends politiques ou les discussions qu’ils engendrent sont caractérisés par la mesquinerie et une malveillance vindicative. Peut-être Manders cherche-t-il à sortir du dilemme que nous avons créé en remplaçant une confrontation intellectuelle par des commérages. D’une certaine manière, en y réfléchissant bien, sa sculpture cède au commérage en exposant la grossièreté de ce qui se cache derrière le beau visage. Nous ne sommes pas forcés d’adopter une telle vision des choses, mais la croyance que derrière une belle façade se cache un intérieur pourri est caractéristique de l’esprit de notre temps. L’idéalisme a été remplacé par une tentative délibérée de le voir comme une autre tentative ratée de transcender notre condition déchue. Mais, curieusement, la majesté de la tête n’est pas complètement détruite. Sa beauté intentionnelle et, effectivement, son authentique gravité, ne peuvent être entièrement défigurées, même si l’artiste lui-même a tenté de le faire. Dans la culture américaine, et de plus en plus dans le monde entier, la transcendance n’est plus de mode. Mais cela est loin de vouloir dire qu’elle ait disparue ou qu’elle soit proscrite à jamais. La beauté naît où elle le désire, suggérant quelque chose de mieux que ce qui se présente à nous. Manders le fait de façon merveilleuse, même si l’on peut penser que ce soit inconsciemment.

Mark Menders : Tilted Head
Jusqu’au 1er septembre 2019
New York

Commentaires (0)

    Ajouter un commentaire