• Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal
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  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Dan Graham Year: 2013 Artwork: EKEBERG PAVILLION
  • Ekeberg George Cutts Copyright: Ivar Kvaal, www.ivarkvaal.com
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Hilde Mæhlum Artwork: KONKAVT ANSIKT
  • Credit: Ekebergparken / © Florian Holzherr Artist: James Turell Artwork: Ekeberg Skyspace Year: 2013
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Jenny Holtzer Year: 2013 Artwork: STONE CARVING, 2013
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Knut Steen Artwork: DRØMMERSKEN
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Louise Bourgeois Artwork: THE COUPLE
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Louise Bourgeois Artwork: THE COUPLE
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Louise Bourgeois Artwork: THE COUPLE
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Louise Bourgeois Artwork: THE COUPLE
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Louise Bourgeois Artwork: THE COUPLE
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Louise Bourgeois Artwork: THE COUPLE
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Lynn Chadwick Artwork: ACE OF DIAMONDS
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Per Inge Bjørlo Artwork: INDRE ROM VI - LIVSLØPET
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Per Ung Artwork: Mor og barn
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Richard Hudson Artwork: Marilyn
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Salvador Dali Artwork: VENUS DE MILO AUX TIROIRS
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Sarah Sze Year: 2011 Artwork: STILL LIFE WITH LANDSCAPE (MODEL FOR A HABITAT)
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Tony Cragg Year: 2002 Artwork: CAST GLANCES
  • Credit: Ekebergparken / © Ivar Kvaal Artist: Sean Henry Year: 2010 Artwork: WALKING WOMAN
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Le Parc de sculptures Ekebergparken
Oslo, Norvège

Destinations - 29/10/2019 - Article : José Rui Pardal Pina

Il n’existe plus véritablement d’état de nature sur cette planète. La terre a été retournée sans relâche par les générations successives. Les roches ont été taillées, sculptées et taillées à nouveau ; dans les coupes et les nervures, on distingue le travail de burins anciens et rudimentaires. Des rangées d’arbres se dressent le long de chemins dont le serpentement, en apparence aléatoire et naturel, obéit en réalité au dessein de ceux qui les ont tracés autrefois. De loin, le paysage naturel apparaît comme vierge, immaculé dans son écosystème fermé ; de près, il révèle les marques de l’homme, de l’industrie, de l’ineffable Anthropocène. La nature a été conquise. Ou du moins, le pensons-nous.

Mais une image existe en nous. Parfaite. Pure. Arrêtée dans un temps où le temps n’existe pas. Immortalisée par la fiction artistique de l’âme sensible et romantique. Sous couvert de cette image, nous entretenons des fantasmes, des désirs rousseauistes de retour à la nature, une nature que nous récupérons, portons en nous, êtres infiniment sensibles, perfectibles, capables de retrouver le bien qui nous rapproche d’Elle.

Toutefois, cette image n’a pas plus d’épaisseur que l’épiderme. Au-dessous, gît le cadavre de la mort, de la putréfaction, de la larve nécrotique qui défèque pour nourrir la terre. Le corps devient plante, qui devient fruit, qui devient aliment, puis à nouveau mort : sexe, fluides et nécrose, le cycle sadique de la nature que Rousseau n’a pas su voir et que Sade a consacré dans son écriture sacrilège, mais néanmoins hilarante. Sade contre Rousseau – l’éternel débat, magistralement décrit par Camille Paglia (mais oublié, en raison de ses diatribes colériques et, parfois, injustifiées). Lorsque la passion romantique se lance à l’assaut de l’âme pour l’élever, la vérité chtonienne de la biologie et de la nature la ramène à terre.

Depuis les premières communautés grégaires, il est possible que cette ambivalence si humaine ait présidé aux grandes décisions de l’homme relatives aux destins de la planète, de la société et de la nature elle-même. En fait, les grands parcs et jardins urbains sont nés en contrepoint à la ville de la révolution industrielle. Dans sa pulsion destructrice, typique – dirait Sade – de la condition biologique humaine, l’homme a éprouvé ensuite le besoin de rappeler la beauté des arbres, le chant des oiseaux et la saturation de couleurs du printemps.

L’entrée Nord du Ekebergparken, à Oslo, rappelle cette division entre homme et nature, et toutes les complexités, arguments et contre-arguments, ambiguïtés et sophismes qui l’ont alimentée dans la prose et la poésie. Santa, de Paul Mccarthy, nous offre sa dépravation sexuelle et enfantine – un fantasme érotique à la manière de Sade, peint en rouge, brandissant un godemichet de Noël vers le ciel. Après tout, le sexe est amoral et naturel – mais animal et corrupteur, dirait Rousseau.

Le chemin est tortueux, ponctué par des marches qui nous amènent vers les hauteurs d’Oslo. La cime des arbres recouvre comme une dentelle le paysage urbain, celui d’une métropole dessinée par les fjords et par l’eau, et en ce moment redessinée, bâchée et éventrée par un ambitieux plan de travaux publics et privés. L’odeur du goudron et du béton mouillés reste en arrière-plan tandis que l’odorat aspire les fragrances subtiles des feuilles sèches et des herbes piétinées.

Les sculptures du parc sont les témoins sereins de nos impulsions sensorielles. Et les rochers, sculptures accidentelles de la nature, sont la trace stratifiée des temps. De l’Âge de Glace jusqu’à l’ère moderne, la roche est l’élément ferme de la Grande Fondation ; elle nous informe avec la lenteur habituelle et stratifiée des couches de sédiments superposés. C’est sur ces masses métamorphiques et sédimentaires, où s’étaient installés les premiers peuplements d’Oslo que Jenny Holzer conçoit une des œuvres les plus significatives, mais discrète, du parc : Cliff Sapho se fait l’écho des vers de la poétesse grecque Sapho gravés dans la pierre. Seuls la trouvent les plus attentifs, ou ceux qui s’abandonnent à la dissolution dans l’espace. Nous voyons d’abord la clarté des angles droits du H, puis le cercle parfait du O gravé, et c’est alors que nous percevons qu’il y a une voix immortalisée exprès dans la roche. Holzer rappelle la beauté de l’écriture de l’antiquité classique et l’expose à la nature et à l’érosion – la façon la plus naturelle d’oublier. Entre le souvenir et l’oubli, Holzer fait entendre l’intelligence de la voix féminine, discrète, assurément, mais belle et perspicace. Ailleurs dans le parc, nous trouvons les mêmes vers, selon une disposition aléatoire partout égarée, comme une voix errante qui nous trouve puis nous abandonne dans les sentiers de la forêt.

A partir du belvédère où se dresse la sculpture de Jaume Plensa, un visage anamorphique se prêtant à un point de vue unique, les chemins se séparent en plusieurs directions. À l’est, nous grimpons après Skyspace, de James Turrell, une œuvre aussi magnifique à l’intérieur qu’à l’extérieur, malgré des matières et des ambiances radicalement différentes. Au-dedans, une chapelle de lumière et de couleur, avec une ouverture pour voir un ciel souvent gris et pluvieux, et au-dehors, un plan d’eau et ses plantes aquatiques encerclant la coupole ouverte de la sculpture/installation. Non loin de là, la sensation de paix et de méditation est violemment interrompue par les frères Chapman. Sturm und Drang est une allégorie de la guerre, faite de squelettes empilés, de chairs et d’arbres brûlés. Référence fréquente chez Jake et Dinos Chapman, Goya ici est transposé de la gravure vers la sculpture, comme une sorte de monument à l’horreur humaine. 

Fideicommissum, de Ann-Sofi Sidén nous soulage – littéralement – de la terreur invoquée par les Chapman. Fideicommissum est un autoportrait de l’artiste en train d’uriner. Sidén est accroupie derrière un arbre et un jet d’eau sur minuterie compose le résultat final. Le titre et la représentation de l’œuvre suggèrent la position de l’artiste devant les traditions et héritages suédois : elle pisse sur les constructions anachroniques du passé n’ayant plus leur place à l’époque moderne. 

Sur le chemin se dresse un réverbère parlant, qui s’allume en réponse à la voix. Il s’agit de Spectral Power. Φeλ (Talking lamppost), de Tony Oursler, un essai multimédia sur l’interprétation du passé et de ce qui se perd et se gagne dans cet acte de déchiffrage, résonnant en synchronie avec deux autres œuvres de l’artiste également installées dans le parc : Klang, une grotte d’images et symboles en mouvement et Cognitive & Dissonance, une impressionnante projection vidéo dans la cime des arbres qui discourt sur la production de la vérité à l’ère d’internet.

Les reflets constituent la matière de nombre d’œuvres exposées dans l’Ekebergparken, multipliant et transformant l’atmosphère selon les heures solaires, l’environnement, la météo et l’afflux de visiteurs.  C’est le cas de Ekeberg Pavillion, de Dan Graham, dont le pavillon de verre propose un jeu mirifique de reflets, tout en renvoyant à l’architecture moderniste; Ace of Diamonds, de Lynn Chadwick, un mobile géant qui fracture le paysage avec son mouvement et son angulosité, reflétant avec légèreté les tonalités de vert; The Dance, de George Cutts, anime l’atmosphère avec la danse imperceptible de deux spirales, miroirs sinueux du ciel et des étendues de pelouse autour ; ensuite, Marilyn Monroe, de Richard Hudson, qui réifie la sensualité du corps féminin en courbes sinueuses et pulpeuses, revêtues du reflet des feuillages environnants. Toutefois, c’est la sculpture The Couple, de Louise Bourgeois, qui se détache dans cet ensemble de personnages, objets ou proto-objets. Deux corps amorphes s’élèvent vers le sommet des arbres. Le mouvement d’ascension semble liquéfier le couple, l’unissant en formes ondulantes. Au-dessous de cette sculpture accrochée dans une clairière à un groupe d’arbres, vibre la légèreté de la complicité et de l’amour entre deux corps affranchis de la gravité, le plus grand poids de toute l’existence, et flottant au-dessus de tous les problèmes, notamment le pire fléau de la modernité (et déjà prévu par le célèbre sculpteur norvégien Gustav Vigeland, dans sa touchante Man and Woman, Adoration) : la solitude. C’est là, sans aucun doute, un des moments les plus impressionnants du parc de sculptures.

D’autres propositions prennent des contours plus mélancoliques et méditatifs. Elmgreen & Dragset conçoivent un moment angoissant où un enfant doit prendre une décision. Normalement, ce sont les adultes qui prennent les décisions. L’enfant, placé à l’extrémité d’un plongeoir invitant au saut et au point de non-retour, doit donc plonger en un saut dramatique vers la vie adulte. The Dilemma est un portrait du quotidien et de la prise de conscience douloureuse du fait que chaque décision nous éloigne davantage de l’âge de l’innocence, de l’époque où tout était permis, et où les choix, quand il y en avait, se résumaient à ne rien faire ou faire tout ce qui n’était pas utile pour la société de la production. 

Reflections, de Guy Buseyne, est également un pont entre les différentes chronologies de la vie. Un enfant médite, l’air taciturne. Tête baissée, il contemple le vide du jardin pour enfants où l’artiste l’a placé. Une nouvelle fois, nous voyons un enfant émuler les dispositions des adultes, comme en quête d’un sens absent à la vie. L’échelle réduite de la sculpture la rapproche des enfants qui viennent jouer dans le jardin et lui tenir tous les jours compagnie dans son insondable solitude.   

À proximité de Reflections, se trouvent les auteurs et les œuvres les plus anciens de cet immense complexe naturel et artistique. L’incontournable Salvador Dali, dont la Vénus de Milo aux tiroirs est une des œuvres les plus fascinantes de l’ensemble. Dali se fait l’écho des théories freudiennes de l’interprétation des rêves et donne à voir avec la Vénus de Milo le penchant pour le secret et le refoulement des peurs les plus intimes dans des cachettes, tiroirs et placards. Auguste Rodin, lui, sculpte une cariatide succombant sous le fardeau qui lui a été conféré depuis l’antiquité classique. La Cariatide tombée à l’urne est un personnage courbé sous le poids du passé.  La grande Laveuse et Venus Victrix marquent le retour au style classique pour la femme vue par Pierre-Auguste Renoir.

Plus haut, l’ange féminin de Damien Hirst nous dévisage avec candeur, indifférent au regard humain qui l’a profané et a disséqué sa construction biologique. L’ange sacré est devenu profane, parce que l’art est amoral, la nature est amorale, et l’humain tend à être amoral. Et là-bas, au loin, encore plus haut, résonne Le Cri de Marina Abramovic hurlé par n’importe quel visiteur : une transposition de l’œuvre homonyme d’Edvard Munch, qui révèle le plus animal des sons humains. 

La pluie tombe avec régularité.  Dans Air Burial (Oslo), de Roni Horn, l’eau s’accumule dans un réservoir translucide et éthéré ; la vapeur d’eau de Fujiko Nakaya se disperse entre les troncs, créant une atmosphère digne d’un polar nordique. L’eau anime les recoins les plus reculés du parc.

Le corps succombe à la fatigue. Les muscles faiblissent, le sang bat fortement dans les veines. L’Ekebergparken est un endroit magnifique, unique au monde ; les lieux comparables se comptent sur les doigts d’une main. Il est musée et anti-musée. Naturel et artificiel. Sans début ni fin. Nous déambulons en suivant nos sens, et souvent nous nous perdons.

La volonté de réunir un ensemble remarquable d’œuvres et d’artistes dans un parc public représente un effort collectionneur peu commun, porté par une fondation sans but lucratif qui voit dans ce projet un engagement pour la démocratisation de l’accès à l’art et aux pratiques de l’écologie. Il s’agit probablement d’un des projets politiques (peu importe qu’il soit privé ou public) les plus consistants et intéressants dans le domaine culturel, et un exemple à suivre, voire à reproduire dans d’autres pays, en fonction des spécificités locales et culturelles de chacun. L’Ekebergparken est aussi la synthèse parfaite d’une nation sophistiquée, fière des paysages naturels qu’elle accueille dans leur profonde complexité et dramaturgie et cherche à préserver, aussi contradictoire que cela puisse sembler. Voici, en synthèse, la Norvège des fjords, des montagnes, des forêts et des glaciers, pleine de vie et d’artifice, où la mémoire de la nature et la mémoire de l’art sont en tout supérieures à la mémoire humaine.

Informations pratiques :

L’Ekebergparken Sculpture Park accueille les visiteurs tous les jours de la semaine, en accès libre. Comme la plupart des institutions culturelles en Norvège, ses horaires d’ouverture sont relativement courts, aussi est-il recommandé de bien programmer sa visite. Pour mémoire, 42 sculptures sont exposées un peu partout dans les nombreux et divers chemins du parc.

Skyspace, de James Turrell, n’est ouvert que le dimanche, entre 11h et 16h ; et # 18700 Oslo – Blindern, Fujiko Nakaya, n’opère qu’à certains moments : 12h30, 14h30, 17h00, 19h00 (ne fonctionne pas les lundis et mercredis).

L’Ekebergparken est un parc naturel s’étendant sur de nombreux hectares, et doté d’une histoire naturelle et géologique bien documentée. Les chemins sont parfois escarpés et certaines œuvres exigent persistance, esprit de découverte et une bonne dose de volonté. Il est indispensable de porter des vêtements et chaussures confortables, et il est recommandé d’emporter un en-cas léger et beaucoup d’eau. Le restaurant local offre une vue splendide sur Oslo, et un menu avec des spécialités norvégiennes. Mais il faut avoir les moyens de les déguster !
À visiter également, Lund’s House, un espace accueillant le musée du parc et la boutique, où l’on trouve des informations sur le lieu. En l’absence de plans disponibles, il est recommandé de les télécharger et imprimer.

ekebergparken.com

Traduction du portugais au français par Wang Meei-huey.

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