• anish kapoor, descension, 2014. Brooklyn bridge park 2017. Photo : james ewing, public art fund, ny © anish kapoor 2017
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Anish Kapoor au Brooklyn Bridge Park

Actualités - 20/07/2017 - Article : Jonathan Goodman

Né à Bombay en 1954, Anish Kapoor vit et travaille aujourd’hui à Londres. Il est surtout connu pour ses projets d’art public : des sculptures innovantes et suggérant souvent une spiritualité sans doute issue de ses origines et de sa vie en Inde précédant son installation en Grande Bretagne. Kapoor a toujours été séduit par une vision cosmique de l’art et de l’esthétique qui l’accompagne. Avec Descension, une œuvre publique actuellement exposée au Pier 1 du Brooklyn Bridge Park, l’eau est l’élément prédominant : le plus élémentaire et le plus éthéré des matériaux, essentiel et indispensable à la vie. Installée dans une clairière située face à un jardin d’eau, Descension est une œuvre circulaire de huit mètres de diamètre. Entouré d’une simple barrière d’acier, l’espace circulaire est entièrement occupé par une étendue d’eau bouillonnante, en forme d’entonnoir. Comme l’explique les notes du site internet, Kapoor cherche entre autres à créer un espace en négatif, plein de vie et d’énergie. Dans Descension, l’entonnoir à été teinté en noir, mettant ainsi en exergue le vide qui au centre de l’expérience de cette œuvre. Kapoor est un artiste aux énergies primaires, et cette œuvre, entourée de verdure et d’eau, prouve que l’art peut exister à grande échelle sans pour autant perdre sa spécificité métaphysique.

L’art public jouit aujourd’hui d’une histoire riche. A l’exception de quelques œuvres marquantes—comme le Mémorial de l’Holocauste de Vienne de l’artiste britannique Rachel Whiteread, il est intéressant de constater que l’art public contemporain tend à ne pas être commémoratif. Il se dirige le plus souvent vers l’abstraction, une façon de travailler qui ne se prête pas forcément à la commémoration d’un événement historique. Il me semble que l’art public se trouve aujourd’hui face à deux choix—le divertissement, comme dans le travail de Claes Oldenberg ; ou la commémoration, comme dans celui de Siah Armajani. L’art public est traditionnellement commémoratif. Il est donc intéressant d’observer à la fois les motivations et les effets de Descension. De toute évidence, Kapoor travaille d’abord selon des notions conceptuelles sur l’énergie et sur une perception large de l’esprit ; l’environnement représente une perception mystique des éléments. En même temps, Descension est une œuvre d’art de grande qualité et d’une grande beauté visuelle—une beauté portée par les intentions métaphysiques de Kapoor. Mais il n’est pas nécessaire de comprendre les motivations de Kapoor pour apprécier son œuvre, visuellement puissante et fascinante. La prouesse de Kapoor est de parvenir à associer des intérêts métaphysiques à une exceptionnelle sensibilité sculpturale.

S’il fallait émettre une critique mineure sur le projet de Kapoor, on pourrait lui reprocher de ne créer qu’une relation ténue entre l’œuvre et le public du parc. On se trouve face à une question d’envergure : une œuvre aussi sophistiquée et subtile que Descension peut-elle parler au commun des mortels ? L’œuvre se situe dans un parc, et non dans un musée ou dans une galerie, et s’expose donc aux regards d’observateurs pour lesquels l’art contemporain n’est pas forcément chose familière. Mais est-ce vraiment important ? Est-il nécessaire de savoir quoi que ce soit d’une œuvre, et plus particulièrement d’une œuvre contemporaine abstraite, pour y être sensible ? Les idées de Descension ont une charge spirituelle, révélant tout à coup des forces cachées qui sont complexes. Mais parallèlement, un jeune adolescent profane pourrait apprécier l’œuvre simplement pour ce qu’elle, et pas forcément comme une magnifique étude métaphysique. Il semblerait que l’art de notre époque, dont le travail de Kapoor est une parfaite illustration, fonctionne sur deux niveaux : comme simple affirmation de l’accessibilité, dépassant les classes, l’éducation et le statut social ; ou comme bastion austère, isolé d’une culture d’élite, où le message pourrait bien être délibérément abscons, s’adressant exclusivement à l’intelligentsia.

Espérons que l’art ne soit pas divisé de cette manière, mais il est vrai que le fossé entre érudits et non-érudits s’est profondément creusé, à tel point qu’il paraît impossible de concilier ces deux publics. Le spectacle a remplacé la rigueur formelle à tel point que ceux qui possèdent une certaine expérience de l’art s’attendent aujourd’hui à être saisis de frissons face à une œuvre.  Parfois, le frisson est bien là, associé à un point de vue légitime. Mais la plupart du temps, il est inexistant—pensez aux poses statiques des femmes nues, serrées les unes contre les autres, de Vanessa Beecroft, dont l’art repose sur une excitation érotique tout autant que sur une interprétation de l’influence croissante du militaire sur nos modes de vie. L’art public nous mène vers la célébration, oui, mais il fonctionne également comme point de repère de ce qu’il est permis de présenter à tous les niveaux de la société. Le travail de Kapoor relève quasiment toujours du sublime, généralement rendu accessible au grand public grâce à la simplicité des moyens. Alors qu’aujourd’hui tant de « art-bureaucrates » veulent effacer toute différence culturelle, il est logique que l’impulsion vers toute forme de complexité soit bridée par l’artiste lui-même, dans un acte d’autocensure, avant même de commencer à travailler sur un projet.

Parfois, cependant, la complexité peut être cachée. Là encore, Kapoor excelle en la matière. Le problème est en partie inhérent au rôle de ce type d’art. Comment l’art public peut-il conserver sa complexité quand on attend de lui qu’il touche le plus grand nombre, tous milieux et toutes classes sociales confondus ? En tant qu’écrivain, je désapprouve toute tentative de vulgariser l’écriture afin d’atteindre un lectorat plus large, mais, d’une certaine manière, l’écriture est de mon côté—à l’inverse de l’observation d’une œuvre visuelle, la lecture requiert une intelligence active et une grande concentration et ne peut être immédiatement internalisée. Lire demande du temps, contrairement à l’observation d’une œuvre d’art. Descension tente admirablement d’exprimer certaines idées particulièrement complexes sur les propriétés de l’eau transformée en espace négatif. Elle évoque le néant précédant le début du monde. Les implications philosophiques de cette installation, simple en apparence, sont exceptionnellement subtiles et complexes. Mais peu importe qu’une partie de tout cela échappe aux yeux des moins avisés, qui peuvent y voir la beauté de l’eau tourbillonnant dans un espace clos.

Les deux objectifs de l’art public—son besoin de plaire et son désir de théoriser—semblent s’annuler. Et les tentatives actuelles de fourrer tout art dans un même sac destiné au peuple, quel qu’il soit, sont bien regrettables. Kapoor, en tant qu’un des plus grands sculpteurs de sa génération, se devrait d’être à la fois un populiste et un aristocrate, de préférence au sein d’une même œuvre. En poésie, Robert Frost avait réussi à concilier ces deux rôles ; on pourrait dire la même chose de Calder pour l’art. Aujourd’hui, en revanche, la problématique est véritablement complexe, en partie parce que les revendications pour une compréhension totale et instantanée sont amplifiées par un monde universitaire qui se méprend profondément sur le besoin des hommes pour une culture d’élite. Nous en sommes arrivés au stade où il est impossible de dénoncer un quelconque point de vue, bien qu’une étrange naïveté semble s’être immiscée dans la pensée universitaire selon laquelle il faudrait toucher absolument tout le monde. La vérité, c’est que depuis le modernisme certaines œuvres d’art sont intentionnellement difficiles à comprendre. Le public auquel elles s’adressent est donc, la plupart du temps, hautement cultivé. Cela ne suggère pourtant en rien la supériorité de l’élitisme mais plutôt qu’une partie de l’art, art public inclus, ne s’adressera pas à tout le monde. Descension est une réussite sur les deux fronts. Il est fort probable que Kapoor n’ait jamais consciemment pensé à tous les problèmes que je décris ici, mais son travail comble merveilleusement le fossé entre populisme et culture d’élite.

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