• Jean Tinguely avec Méta-Matic No. 17 devant la Tour Eiffel, 1959. Photo: John R. Van Rolleghem, c/o Pictoright Amsterdam, 2016
  • Jean Tinguely avec Moulin, 1963, © Museum Tinguely, Basel. Photo: Monique Jacot
  • Schnudernase, 1988, coll. Weishaupt, Kyoto Lamp 4 and 10, 1987-89, Museum Tinguely Basel, Die Sonne, 1990, Schmelas Geist, 1983-84, private collection. Foto: Gert Jan van Rooij
  • Jean Tinguely, Mengele-Totentanz, 1986, coll. Museum Tinguely Basel. PhotoGert Jan van Rooij
  • Jean Tinguely, Mengele-Totentanz, 1986, detail, coll. Museum Tinguely Basel. Photo Gert Jan van Rooij
  • Jean Tinguely, Gismo, 1960. Collection Stedelijk Museum Amsterdam, c/o Pictoright Amsterdam, 2016. Photo: Gert Jan van Rooij
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Le mouvement comme essence de la vie. Jean Tinguely au Stedelijk Museum d’Amsterdam

Actualités - 08/11/2016 - Article : Anne Berk

Au simple nom de Jean Tinguely, les gens sourient. Tout le monde connaît ses drôles de machines mobiles faites de vieilles roues de bicyclette et de ferraille rouillée. Leur totale inutilité est un pied de nez à l’ère des machines. Et c’est justement le sujet de l’exposition du Stedelijk Museum d’Amsterdam, The Machine Spectacle. Plus d’une centaine de sculptures machines, de films et de dessins racontent l’évolution des idées et de l’art de Tinguely, de son amour pour l’absurde, sa dérision du monde artistique, jusqu’à sa fascination pour la destruction et l’éphémère.

Si vous en avez la possibilité, saisissez l’opportunité d’y aller. C’est une occasion fantastique de voir, d’écouter et de ressentir physiquement ces sculptures mobiles. En raison de leur fragilité, les faire fonctionner a été un défi de taille pour le Stedelijk Museum. Le fait qu’elles ne soit actionnées que par intermittence ne fait que nourrir l’anticipation. Les visiteurs attendent patiemment le réveil des Méta-Machines de l’artiste, qui s’animent de mouvements tournoyants accompagnés de grincements. Chaque oeuvre a une personnalité et une expression bien à elle. Tinguely s’adresse à tous nos sens et des extraits de films participent à cette atmosphère dynamique. Seuls les jets d’eau fantaisistes et vivifiants des Sculpture-Fontaines font défaut à cette exposition en intérieur.   

En 1944, l’artiste suisse Jean Tinguely (1925-1991) débute sa carrière dans un grand magasin de Bâle en tant que décorateur de vitrines. Les badauds restent bouche bée face à ses vitrines animées de roues métalliques, influencées par les artistes bâlois Walter Bodmer et Robbert Müller. Tinguely avait un don innovant pour la publicité. A l’école de design de Bâle, il s’immerse avec avidité dans les idées de l’avant-garde naissante. Alors que les artistes commencent à expérimenter la sculpture mobile, il s’intéresse au dadaïsme, au constructivisme et au suprématisme. Au côté d’Alexander Calder et de Pol Burry, il participe à l’exposition révolutionnaire Le Mouvement, à la Galerie Denise Renée à Paris. En 1961, il participe à l’exposition Bewogen Beweging (Le Mouvement dans l’art) au  Stedelijk Musem, qui ne compte pas moins de 222 oeuvres d’art cinétiques.

En 1952, Tinguely suit son ami, l’artiste et danseur Daniel Spoerri, et s’installe à Paris. C’est là qu’il rencontre sa seconde épouse, l’artiste française Niki de Saint Phalle (1930-2002). Ils s’avèrent être un couple très productif, s’associant tantôt sur ses projets à elle, tantôt sur ceux de Tinguely.

Frustré par la nature statique de l’art, Jean Tinguely choisit de créer des sculptures mobiles. Ses premières oeuvres, entre 1953 et 1959, sont inspirées de Kasimir Malevich et de Jean Arp. Il crée des compositions abstraites actionnées par de petits moteurs dissimulés. Mais il abandonne rapidement l’art abstrait pour tomber amoureux de la machine.

Avec ses Méta Matics et ses machines auto-destructrices, Tinguely prend une position critique de la création artistique, tout comme Marcel Duchamp l’avait fait avec ses “ready-made”. Duchamp est reconnu comme étant le premier à avoir introduit le mouvement dans la sculpture. En 1913, il installa une roue de bicyclette sur un tabouret et signa l’installation. Tout comme Tinguely, Duchamp cherchait à remettre en question le culte de l’artiste et la déification des objets d’art dans les musées. En 1959, Tinguely invita tout le monde à la Galerie Iris Clert à venir créer une oeuvre d’art à l’aide de sa machine Méta Matic à dessiner. Il suffisait de presser un bouton. L’art était ainsi démocratisé et mécanisé. En 1960, un journal américain titrait à ce sujet “In the Machine Age, Mechanical Art” (A l’ère des machines, l’art mécanique).

Comme bon nombre de ses collègues des années 1960, Tinguely se révolta contre l’atmosphère stérile et statique des musées. Invité à exposer au Museum of Modern Art de New York, il défia la plus ancienne et la plus respéctées des institutions artistiques en créant une énorme machine blanche produisant des rugissements tonitruants sur l’étang du jardin de sculptures. Hommage à New York (1960) était la première machine auto-destructrice de Tinguely, “une oeuvre éphémère, temporaire, comme une étoile filante, clairement impossible à conserver au sein d’un musée. Elle ne faisait que passer, pour faire rêver le public, le faire parler. Et c’est tout. Le lendemain, elle n’était plus rien. C’était une machine qui s’était suicidée”, déclarait l’artiste.1

En 1962, son exposition Dylaby, au Stedelijk Museum, était tout aussi éphémère. Avec ses amis artistes, Tinguely créa un Labyrinthe Dynamique intéractif, qui n’exista que trois semaines. Heureusement, il fut filmé par le réalisateur néerlandais Louis van Gesteren. Observer le public, tatonnant dans l’obscurité, tâchant de retrouver la sortie à travers d’étroits passages jalonnés de fausses portes, est euphorisant. Avec ses sculptures intéractives, Tinguely était en avance sur son temps. “On dirait une foire, ou un cirque! », désaprouvait un critique. Mais l’industrie du divertissement, elle, s’enthousiasme. Il décline une invitation à travailler avec les studios Walt Disney mais accepte de tourner un film pour la chaîne télévisée américaine NBC.

Lorsqu’on lui demanda où il désirait que soit tourné le film, Tinguely choisit le désert du Nevada. Ce lieu, où ont lieu les premiers essais nucléaires, rend sa troisième machine auto-destructrice plus sérieuse. Le film montre Niki de Saint Phalle et Tinguely à la recherche d’objets superflus de la société de consommation, comme un climatiseur, un réfrigérateur, une cuvette de wc, ou un réservoir, qu’ils assemblent pour créer une sculpture machine monumentale. Quand en 1962, à l’apogée de la guerre froide, cette oeuvre explose, elle symbolise la peur de la destruction totale de l’humanité par la technologie qu’elle a elle-même créée. D’où le titre, Study for an End of the World No. 2.

A 60 ans, l’extravagant Tinguely subit une opération du coeur. Son travail devient plus sombre. En 1986, il est témoin d’un feu dévastateur qui réduit en cendres une ferme voisine. Tinguely récupère alors le bois calciné, les crânes d’animaux et les débris de machines agricoles fabriquées par la compagnie Mengele. Sa Mengele-Totentanz (Mengele Danse Macabre, 1986) clos de façon impressionnante l’exposition au Stedelijk Museum. Dans un espace à peine éclairé, dans un mélange de mouvements trépidants et de son perçants, les objets s’animent dans une danse macabre. …. Avec cette oeuvre maîtresse, l’artiste, qui perçoit le mouvement comme l’incarnation de la fugacité, fait face à la mort.

“Il n’y a que dans le mouvement que nous puissions trouver la véritable essence des choses. Le mouvement nous fait peur, car il représente la décomposition, notre propre désintégration. Je crois au changement. N’essayez pas de retenir les choses. La beauté est dans le transitoire. Vivez dans le temps, avec le temps. Il coule entre vos doigts. Le temps est mouvement et ne peut être retenu”, déclare Tinguely en 1959 dans son manifeste, Pour la Statique.

Jean Tinguely – Machine Spectacle
Stedelijk Museum,
Amsterdam
1er octobre 2016 – 5 mars 2017
stedelijk.nl

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