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Musée Vostell Malpartida

Destinations - 09/09/2019 - Article : José Rui Pardal Pina - Photos : José Rui Pardal Pina

Au printemps, le paysage du nord de l’Estrémadure espagnole est composé de vert chaud et de jaune incandescent, couleurs des chênes verts et des genêts, et parsemé de notes laiteuses apportées par les fleurs des cistes ladanifères pointant entre un feuillage robuste. Mais ce qui se détache véritablement dans ce paysage bucolique, ce sont les immenses chaos granitiques s’empilant et se projetant sur l’horizon, ou formant tout simplement de larges plateformes lisses bordées de bruyères et de mousses. 

À Malpartida, près de Cáceres, la présence du granit s’intensifie et le Monument naturel « Los Barruecos » constitue une expérience impressionnante pour les sens. L’empilement des rochers, le petit mais merveilleux barrage, la végétation ibérique et le ciel bleu animé par les nuées de cigognes qui y ont établi leur territoire composent l’une des images naturelles les plus singulières de la péninsule ibérique. Face à tant de beauté, l’on comprend aisément pourquoi Wolf Vostell, un artiste majeur de l’art européen de la deuxième moitié du XXème siècle, a décidé d’y construire un musée. 

Certainement sous l’influence de son épouse, Mercedes Guardado Olivenza, originaire de cette région, Vostell se rend pour la première fois en Estrémadure à la fin des années 1960 et déclare les chaos granitiques « œuvres d’art de la nature ». Le Musée Vostell Malpartida ne sera véritablement formalisé qu’en 1976 avec l’inauguration de l’oeuvre VOAEX (Viaje de (H)ormigón por la Alta Extremadura [Voyage en Béton en Haute Estrémadure] – une sculpture de béton en plein air, installée au milieu des gigantesques rochers de granit.

La masse de VOAEX, en parfaite cohérence avec celle du granit, simule une automobile sur le point d’être engloutie par un pesant bloc de béton. La sensation d’imminence d’un accident est plus que présente. La sculpture, en réalité, constitue la synthèse des inquiétudes qui habitaient l’artiste, notamment une certaine incompatibilité entre la nature et la modernité galopante, qui a progressivement aveuglé l’entendement humain. Vostell semble ainsi ériger les symboles d’une modernité attachée au métal, au béton, à la destruction, mais également à la machine et aux développements mécanique et technologique. Le métal et le béton sont les éléments structurants de la modernité stérile et inorganique, travaillés par l’artiste dans sa volonté transformatrice et optimiste, mais en rappelant toujours le potentiel malfaisant de l’humanité.

A l’intérieur du musée, une fois franchis les portails dessinés par Vostell, d’autres œuvres soulignent ces tensions : des environnements mécanisés par la technologie éveillent le regard critique du spectateur sur le développement moderne; voitures, motos et télévisions préfigurent la modernité dans sa splendeur autophage et deviennent un support d’expression permettant à Vostell de penser le contemporain et le transitoire, la mutabilité, la fluidité de la vie ; de larges peintures se détachent du plan de la toile pour sculpter la mort et la décomposition. Certaines œuvres sont particulièrement intéressantes qui dérivent de la technique qu’il a inventée, le Dé-Collage – où l’art est simultanément produit de la construction et de la déconstruction – et les installations – surtout La fiebre del automóvil [La fièvre de l’automobile] (1973) et El fin de Parzival [La fin de Parzival] (1988), imaginée par Salvador Dalí dans les années 1920 et concrétisée par Vostell bien des décennies plus tard.

S’il est certain que les œuvres à l’intérieur du musée en disent long sur le génie de Wolf Vostell, il est aussi évident que c’est à l’extérieur que les grands concepts que l’artiste cherche à fusionner sont plus présents. L’art, la vie et la nature trouvent leur pleine concrétisation aux abords du musée. A cela s’ajoute la volonté de Vostell de rassembler, d’accueillir d’autres artistes internationaux dans ce lieu si spécial pour qu’ils y conçoivent des œuvres et des performances.

Dans cette perspective, non loin de VOAEX, El muerto que tiene sed [Le mort qui a soif] (1978) s’assume avec une discrétion non dénuée de défi : un cylindre métallique, peint en noir, arbore sur une de ses bases circulaires une série d’assiettes. Le concept est hermétique, tout comme sa forme. Une recherche plus approfondie révèle qu’en réalité, ce cylindre est un immense conteneur de pensées. Ainsi, en 1978, l’année de l’inauguration, un orifice dans le cylindre permettait au spectateur de glisser la tête à l’intérieur et d’y réfléchir sur la nature de cette œuvre. Cet orifice fut refermé par la suite, et ne pourra être ouvert que 5000 ans plus tard, à compter de la date de l’installation. Alors seulement, les pensées qui y ont été enfermées pourront être reprises au vide. Reste à savoir à quoi renvoient les assiettes – peut-être l’annonce d’un banquet ; une table sur le point de succomber sous l’effet de la gravité et de se fracasser sur le dur granit ; une référence au vide, à la faim, à la soif après la mort et, en somme, aux besoins illusoires au cours de la vie ?

Dans l’enceinte du musée, ¿Por qué el proceso entre Pilatos y Jesús duró sólo dos minutos? [Pourquoi le procès de Jésus par Pilate n’a-t-il duré que deux minutes ?] (1996-1997) ressemble à un monument totémique avec des automobiles (encore des automobiles), des pianos, un avion militaire russe et de vieux ordinateurs et moniteurs. Un ordinateur ancien est juché sur une automobile, qui suit l’avion de chasse, lequel semble perforer l’automobile, qui repose sur des pianos en équilibre précaire, lesquels semblent entonner la lugubre mélodie de la destruction. Indifférentes à tout cela, les cigognes y ont construit leurs nids, donnant leur lecture, unique, de l’œuvre. Après tout, la nature trouve toujours une solution.

Cette dualité faite de mouvement et d’arrêt, d’organique et d’inorganique, d’animal et de minéral, est à nouveau visible dans Toros de Hormigón [Taureaux de Béton] (1989-1990), où Vostell rassemble deux chronologies dispersées par le temps en citant les Toros de Guisando [Taureaux de Guisando] – sculptures préromaines en territoire espagnol de taureaux taillés dans des blocs massifs de granit. Les lectures sont multiples, selon les éventuelles références que le visiteur a à l’esprit : la transhumance, le clivage entre traditionnel et moderne, la mort, ou, autre possibilité, l’adoration des pratiques ancestrales enracinées dans des activités économiques locales, la parenté avec la Tête de taureau (1942) de Picasso et le potentiel de l’objet trouvé, déjà en soi précurseur du conceptualisme, etc.

Deux autres œuvres à l’air libre montrent l’ouverture artistique du musée aux mouvements expérimentaux comme le Fluxus, le conceptualisme ou les happenings. Dans Painting to Hammer a Nail/Cross Version (2000), Yoko Ono propose aux visiteurs de concevoir eux-mêmes l’objet artistique. Dans cette œuvre dérivée d’une expérience première avec Painting to Hammer a Nail (1961), l’artiste transforme l’action et le geste en art, appelant à la réflexion, à l’introspection, sur les grands symboles de l’humanité et des ambivalences qu’ils produisent. Dans ce contexte, les croix se montrent criblées de clous, résultat d’une expérience performative quelque peu ténébreuse. Raphaël Opstaele, quant à lui, offre un moment plus apaisant et contemplatif avec Templo del Viento [Temple du Vent] (1983-2012), une série de bambous creux chantant au gré du vent et des courants d’air, un son qui s’associe au chant toujours improvisé de la nature environnante.

Nous avons quitté le Musée Vostell Malpartida avec la sensation qu’il est encore une des expériences les plus intéressantes en muséologie contemporaine et un véritable centre culturel doté d’œuvres porteuses d’un message et d’un concept qui, aujourd’hui encore, ont toute leur pertinence. Et, bien qu’il fût géographiquement excentré, le musée a incontestablement été un point fondamental pour le développement de l’art contemporain européen et un lieu de rencontre pour des artistes provenant de diverses régions du globe. 

Musée Vostell Malpartida
Billet : 3€
Du 21 mars au 20 septembre – 9h30 à 13h30 et 17h à 20h
Du 21 septembre au 20 mars – 9h30 à 13h30 et 16h à 18h30
Dimanches – 9h30 à 14h30
Le Musée Vostell Malpartida comprend trois collections (Wolf e Mercedes Vostell, Fluxus – Donation Gino Di Maggio, et Artistes conceptuels) et se situe dans une ancienne laverie de laine remontant au XVIIIe siècle. Un centre muséologique plus discret retrace toute l’histoire des activités économiques, sociales et culturelles de la région.

A voir également à Cáceres : Cáceres est une des plus grandes villes de l’Estrémadure espagnole, possédant un centre historique très riche, et une abondance de points et de circuits d’intérêts variés. Le Centre d’arts visuels Fundación Helga de Alvear est une étape également obligatoire, où l’on peut voir une exposition impressionnante d’œuvres d’auteurs d’art minimaliste appartenant à la collection de Helga de Alvear.

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